L’interprétation

L’interprétation est un vaste sujet car il aborde des fondamentaux historiques et culturels et touche aussi à la relation symbolique qu’un musicien peut entretenir avec un compositeur.

Il paraît évident qu’une interprétation d’une œuvre n’est jamais figée dans le temps. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple d’écouter les deux versions si différentes des variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach proposées par Glenn Gould en 1954 puis en 1981. Dans ces deux enregistrements, Glenn Gould joue le texte, rien que le texte, sans changer la moindre note, le moindre rythme, le moindre phrasé. Mais la vitesse du tempo, le son, la réalisation du contrepoint par l’artiste en 1954 n’est plus la même 27 ans après: le sens de ce monument musical s’en trouve réellement changé! Ce qui reste intangible c’est que ces deux versions ont une réelle authenticité musicale qui force l’admiration.

En fait, chaque musicien est en quête de cette authenticité d’interprétation. Celle ci peut être liée à l’idée qu’il se fait de l’interprétation originelle de l’œuvre à l’époque du compositeur, ou de l’idée qu’il se fait du sens que donnait le compositeur à sa composition. Mais force est de constater qu’il y a toujours eu un grand nombre d’interprétations différentes voire contradictoires pour une même œuvre.

Prenons par exemple les Mazurkas de Chopin. Au début du XXesiècle, les premiers disques témoignent que leurs métriques étaient interprétées avec des ruptures de tempo très importantes, et pourtant sans jamais user des atermoiements ou des ralentis emphatiques qui peuvent caractériser leurs interprétations quelques dizaines d’années après. Les premiers enregistrements de ces mazurkas nous font entendre des interprétations « sèches » avec des contrastes rythmiques et sonores très forts. Alors qu’à notre époque, on va plutôt chercher la rondeur du son, une fluidité rythmique, une forme de cohérence acoustique qui n’avait pas lieu d’être au début du XXesiècle.

Alors qu’en est-il du principe d’authenticité revendiqué pour justifier une interprétation ? Que sait-on réellement des interprétations contemporaines des compositeurs ? En fait, on peut simplement se dire que plusieurs paramètres peuvent être pris en considération.

Tout d’abord la place de l’interprète dans le processus de diffusion d’une œuvre a beaucoup évolué au fil des siècles. Par exemple, au XVIIesiècle, on jugeait la qualité d’un instrumentiste à sa capacité d’improvisation et de réalisation personnelle de l’œuvre jouée. Cet instrumentiste était souvent le compositeur lui-même ou un de ses proches. Puis peu à peu le lien direct entre le compositeur et l’interprète s’est estompé grâce à la partition et à une écriture plus dirigiste, ce qui a permis une diffusion géographique bien plus large des œuvres musicales. L’interprète se devait alors de jouer ce qui était réellement écrit. Ce qui ne l’empêchait pas de s’approprier l’œuvre grâce aux qualités et aux caractéristiques de son jeu instrumental.

Les instruments ont pour la plupart eux aussi beaucoup évolué au fil des siècles. Par exemple, le son d’un piano-forte (ou les sons, pourrait-on d’ailleurs dire tant les timbres pouvaient varier selon l’attaque du clavier), étaient très différents de l’homogénéité des pianos modernes. Ainsi quand Mozart jouait une des ses sonates pour piano, son phrasé, sa vitesse d’exécution, ses nuances dépendaient de l’instrument qu’il avait à sa disposition. Jouer à notre époque une sonate de Mozart comme au XVIIIesiècle est illusoire sur un piano moderne. On ne peut que « suggérer » les contrastes et le phrasé liés à la technologie du piano forte. Certains interprètes continuent de jouer sur ces instruments du XVIIIesiècle, les entendre est toujours surprenant et nous fait redécouvrir ces œuvres sous un autre jour!

Ensuite, il y a la mode. Le principe même d’une mode est de nier l’idée même de sa fragilité temporelle. A chaque époque les musiciens sont ancrés dans une esthétique qu’ils pensent souvent immuable et donc authentique alors qu’il suffit de faire un saut temporel d’une vingtaine d'années pour se rendre compte qu’elle a été remplacée par une autre.

Puis il y a l’idée que l’interprète se fait de l’œuvre qu’il joue. Ses connaissances culturelles et techniques lui permettent de la contextualiser et d’y attacher des idées philosophiques, spirituelles, politiques qui servent sa sensibilité. Mais il arrive tellement souvent qu’une œuvre échappe à son créateur. Que le compositeur n’ait tout simplement pas imaginé ce qu’elle fera naître dans le cœur de ses interprètes!

Finalement, l’authenticité d’une interprétation musicale est tout d’abord liée au travail de son exécutant, à son respect scrupuleux du texte, au lien personnel qu’il a avec son époque et symboliquement avec le compositeur lui-même. Et si l'interprète ne se sert pas de l’œuvre par vanité mais se considère comme un passeur au service du compositeur alors son interprétation qu’elle soit « dans l’air du temps » ou personnelle sera toujours authentique et donc différente d’un autre interprète!