Si l’on s’en tient à la signification des mots, la musique contemporaine serait une musique composée et pratiquée à notre époque, elle engloberait ainsi toutes les musiques populaires et celles dites « savantes ». Ce n’est pas le cas : la musique contemporaine désigne la musique écrite à partir de 1945 qui utilise un langage différent de la musique tonale et qui rompt avec la volonté des compositeurs d’agencer ensemble « des notes qui s’aiment » comme le disait Wolfgang Amadeus Mozart. La dissonance devient alors la marque de fabrique apparente de ces nouvelles musiques. Il y a ainsi une rupture avec le passé, souvent assumée et revendiquée par les compositeurs comme Pierre Boulez ou Karlheinz Stockhausen.
Pourtant, la dissonance a toujours été présente dans la musique, il suffit d’écouter pour s’en convaincre, entre autres, des motets du Moyen Âge ou les appogiatures dans les mélodies de Mozart mais aussi les récitatifs dans la musique de Franz Liszt qui font la part belle aux intervalles diminués et augmentés, héritiers de la musique traditionnelle d’Europe de l’Est. Mais ces intervalles dissonants avaient alors pour but de créer des tensions acoustiques qui se résolvaient le plus souvent sur des intervalles consonants. Ces alternances de tensions et de résolutions donnaient une dynamique au texte et faisaient avancer la musique. Alors que la dissonance dans la musique contemporaine devient la règle esthétique, par opposition à la consonance qui est l’intruse, celle qui vient rompre la dynamique.
De même, le moteur rythmique naturel change complètement : le rythme lui-même devient dissonant car il n’a plus pour but de poser des fondations stables sur lesquelles les accords et les mélodies s’épanouissent. Le rythme est alors un élément totalement vivant grâce à sa complexité et ses évitements d’appuis. C’est comme si les compositeurs voulaient, à l’image de leurs contemporains en littérature (Alain Robbe-Grillet par exemple) sortir de la narration confortable d’une histoire pour aller derrière le décor afin de faire sentir tout ce qui ne peut se décrire rationnellement. Finalement faire acte de poésie totale. Pour cela les compositeurs de musique contemporaine utilisent au fil du temps un grand nombre de techniques d’écritures différentes.
Il y a au départ deux approches principales : celle née de l’école de Vienne du début du XXe siècle (Schönberg, Berg, Webern) qui aboutit plus tard à la musique sérielle avec l’utilisation de séries reproductibles de sons, de rythmes, de timbres, de hauteurs… et l’école dite « électroacoustique » dont le père fut Pierre Henry, compositeur qui dès les années 1940 mélange des textures sonores par des montages d’enregistrements qui, agrégés les uns aux autres, proposent des univers d’une grande richesse.
Évidemment, il est impossible ici de vous faire partager toutes les voies musicales empruntées par un grand nombre de compositeurs. La musique devient kaléidoscopique tant il existe de techniques d’écritures différentes. On peut néanmoins citer la musique spectrale (transformation du son dans le temps), la musique concrète (détournement des structures sonores par électroacoustique, invention de nouveaux sons…), la musique aléatoire (le discours musical varie en fonction de l’interprète) ou encore les musiques mixtes utilisant plusieurs procédés à la fois. Le plus souvent ces nouvelles expériences sonores pourraient être déroutantes pour la plupart d’entre nous !
Alors, comment sauter le pas et s’approprier ces mondes musicaux ? Il faut tout d’abord être animé d’un esprit de curiosité qui nous permet d’abandonner nos conforts habituels d’écoute. Puis il vaut mieux dans un premier temps privilégier le spectacle vivant au disque. Les espaces de diffusion de la musique contemporaine en France sont nombreux, il suffit d’aller sur les sites français de l’IRCAM ou du CDMC pour se tenir au courant des concerts dédiés à la musique contemporaine. Par exemple, le festival Présences de Radio France propose chaque année un grand nombre de créations remarquables ! C’est très enthousiasmant de vivre de nouvelles expériences sonores qui peuvent nous amener sur des chemins intérieurs insoupçonnés. Finalement c’est faire acte de liberté que de vouloir découvrir ces nouveaux univers sonores dans lesquels l’abandon sensitif et intellectuel est nécessaire. Alors à chacune de ces expériences, on se construit de nouveaux référentiels culturels qui nous permettent d’apprécier chaque nouveau concert avec plus de clés de compréhension intellectuelles et corporelles.
Soyons comme les explorateurs des nouveaux mondes du XVIe siècle. Partons à l’aventure vers ces nouvelles contrées sonores, nous en sortirons plus riches et plus vivants !
- Alban Berg (1885-1935) Concerto à la mémoire d’un ange
- Arnold Schönberg (1874-1951) Pierrot lunaire
- Pierre Schaeffer (1910-1995) et Pierre Henry (1927-2017) Symphonie pour un homme seul
- Karlheinz Stockhausen (1928-2007) Stimmung
- Pierre Boulez (1925-2016) Sur Incises
- Tristan Murail (1947-) La Dérive des continents